06 novembre 2009
Anthony Braxton Creative Orchestra - Köln 1978
Il est des disques comme cela dont on coche la date de sortie. La reissue de cet enregistrement du Creative Orchestra d’Anthony Braxton faisait partie de celles-ci, tant le travail autour de ce Big-band est aujourd'hui considéré comme majeur.
Encore une fois, une réédition du multianchiste Anthony Braxton chez Hat-Hut permet d’analyser plus finement le travail foisonnant du chicagoan durant toutes ces décennies. On le sait, l’une des périodes les plus intéressantes dans l’œuvre de Braxton, si l’on exclut son récent travail sur les « Ghost Trance Series » ou les collaborations fructueuses avec la nouvelle garde New-Yorkaise (Mary Halvorson ou Taylor Ho Bynum en tête !), reste bien la seconde moitié des années 70, que ce soit le performance quartet de 1979 avec notamment le tromboniste Ray Anderson que l’on retrouve sur ce concert de Cologne en 1978, ou encore ce duo avec Max Roach en 79 au festival de Willisau.
Mais sur ces deux albums, Braxton intervient comme instrumentiste, alors que sur cet album du Creative Orchestra, formation de 20 pièces, il se focalise sur la direction.
Le Creative Orchestra, tel qu’il est possible de l’entendre dans cet enregistrement au festival de Cologne en 1978 est l’une des formations les plus importantes du maître, celle qui lui a permis d’avancer dans sa conception musicale, et dans ce syncrétisme entre le free-jazz, les différents courants musicaux qui ont zébrés le jazz depuis les origines et certaines forme d’écriture des musiques savantes européennes qui viennent parsemer son écriture.
On pense ici notamment au travail de timbre entre le percussionniste Thurman Barker et l’accordéoniste Birgit Taubhorn dans la remarquable « composition 45 » avec ces ostinati lancinants qui portent une écriture pour orchestre extrêmement contemporaine (citons Stockhausen…), enchainant parfois des brisures de groove, avec la trompette d’un Kenny Wheeler dévastateur.
Dans cette entreprise, il faut noter également la richesse du travail de la pianiste Marylin Crispell ou du multianchiste Dwight Andrews, absolument remarquable dans la profondeur de son jeu de clarinette basse ; on pourrait également parler du rôle des trombones, le fidèle Ray Anderson en tête dans la structuration de la musique de Braxton…
Ce fameux syncrétisme, on le trouve déjà de mise dans le « Charlie Parker Project », certainement le projet plus récent de Braxton le plus proche de ce qui fut développé avec le Creative Orchestra, c'est-à-dire un exposé de ses créations complexes alliées à une volonté de rendre hommage, presque de faire allégeance à des musiciens tutélaires de l’expression musicale africaine-Américaine : Parker bien sur, dans les brisures de la composition 59 avec Vinny Golia au ténor, mais aussi ici les grands noms de l’écriture pour Big-Band comme Mingus et surtout Ellington.
Peu à peu, on croit même deviner une musique qui se tourne vers des rhizomes bien plus anciens, vers une forme abstraite et fiévreuse des fanfares de la Nouvelle Orléans sans pour autant tomber dans la démonstration, l’emphase ou la parodie, mais bien dans un travail de réécriture, de réinterprétation et de recherche d’un groove abstrait parfait…
Cette claque que Braxton nous envoie à 31 ans d’intervalle reste certainement l’une des portes d’entrée les plus aisée dans sa musique complexe et foisonnante.
Et une photo qui n’a strictement rien à voir...
02 novembre 2009
Monniot et Chevallier sur Citizen Jazz
Deux articles à lire ce soir, concernant deux musiciens qui sont des musiciens bien aimés par ici : Christophe Monniot pour son magnifique "Vivaldi Universel (saison 5)" dont il m'a tardé de parler ici, tellement ce disque est une tuerie, mais aussi un retour plus complet sur le concert de David Chevallier "Is that Pop Music ?!?" qui a déjà été abordé dans ces pages...
"Le lyrisme tellurique de notre « Baby-boomer » humairien trouve donc sa pleine puissance dans l’évocation des Quatre Saisons.
Mais il ne se limite naturellement pas à une simple évocation de
Vivaldi et la construction de l’œuvre est très référentielle : on pense
à Mike Westbrook, bien sûr, qui a livré une relecture de Rossini,
mais mais aussi à Frank Zappa (...) à Stravinsky, à Kuczer, mais aussi aux Pyromanes de
David Chevallier, lui-même toujours sur le fil entre jazz en liberté et
musique contemporaine." Lire l'article complet sur Citizen Jazz...
"« Is that pop music ?!? » interroge, un brin provocatrice, l’affiche du
concert. La question ne se pose pas longtemps : dès le premier morceau
on se dit que U2 n’y retrouverait pas ses petits, ou alors passés au kaléidoscope de nos improvisateurs." Lire l'article complet sur Citizen Jazz...
Quant à la photo, le concert de David Chevallier avec Christophe Monniot s'imposait bien évidemment !
01 novembre 2009
Denis Colin & la société des Arpenteurs - Subject to Change
Les retours de Denis Colin dans les colonnes de l'actualité du disque sont toujours des évènements mâtinés de plaisir. D'abord parce que le clarinettiste est depuis plus de 30 ans un musicien qui compte de la scène jazz européenne, mais aussi parce qu'il se fait rare et que chacun de ces albums recèle un souffle, une nouveauté qui irradie aussi profondément que les tirades de clarinette basse du leader. Parce qu'on ne peut parler de ce musicien sans évoquer ce son profond, tellurique qui le caractérise et que Subject to change expose tout aussi parfaitement que le remarquable album de clarinette basse solo que Colin avait sorti au tout début des années 90.
Denis Collin a joué aux USA (avec Shepp ou la scène de Minneapolis), avec la fine fleur des premiers free-jazzmen français (Tusques, Silva...). Depuis deux ans, il s'est attelé à fonder cette société des Arpenteurs en s'adjoignant des musiciens remarquables pour un résultat absolument réjouissant, plein de vie et d'enthousiasme, plein de cette communicabilité immédiate qui groove imperturbablement, renouant avec l'esprit de la "musique de combat" des "Unit" des années 70.
"Subject to change" n'est pas pas qu'une manifestation météorologique
extraodinaire telle celle de la magnifique pochette : Colin a arpenté
(à tous les sens du terme) les salles de concerts pour découvrir une
jeune scène jazz époustouflante qu'il a convié dans cet album pour huit perles scintillantes où chacun des musiciens semble prendre sa part, et tendre vers un même but : servir une belle écriture qui fait bouger les pieds tous seuls, une musique souple et malléable comme ce tentet ouvert et riche, qui reste mouvant et innovant...
Dans la société des arpenteurs, Il est de ces musiciens que l'on retrouve d'ailleurs toujours dans les bons coups en cette année 2009 : c'est le cas du contrebassiste Stéphane Kerecki, remarquable de clarté et de rondeur dans "Yes et autres yes !" le morceau le plus remarquable de l'album où l'inestimable Sylvaine Hélary, toujours tranchante, boulversante et
efficace quand il s'agit de donner des flûtes ou de la voix fait également miracle. Pour le reste, l'ossature solide va du clavieriste Benjamin Moussay, dont le rhodes n'en finit pas de sonner comme une moderne résurgence seventies et donne un son funky et urbain, au batteur Eric Echampard, venu apporté sa puissance dans ce projet. Mais globalement, A l'image du guitariste Julien Omé du Bruit du [sign] ou de Fabrice Theuillon le sax baryton du Surnatural, chacun des pupitres est absolument réjouissant !
Alors, si l'on ajoute à ça la présence en tant qu'invité de Tony Malaby sur quelques titres, on en arrive à une conclusion simple : il est d'ors et déjà dans les dix meilleurs albums de 2009 !
Et une photo qui n'a strictement rien à voir...
03 octobre 2009
Anthony Braxton - Quintet (London) 2004
Dans la discographie pléthorique de Braxton, qui l'a souvent disséminé dans maintes labels différents, il existe depuis plus de quatre décennies des pépites, des morceaux faisant pont entre jazz des origines, musiques savantes européennes, et toutes les influences passées dans les tubes de sa Création.
Si la plupart de ses enregistrements sont enregistrés live, c'est que l'instant reste toujours son moteur de ses compositions, et qu'il s'entoure toujours de fabuleux improvisateurs. C'est d'ailleurs le cas sur cette composition 343 enregistrée à Londres en 2004 et éditée par Leo Records, petite perle atonale en deux parties qui laisse le temps au développements d'idées, de tirades bossuées et de corps à corps avec le trompettiste Taylor Ho Bynum.
Si son quintet de 2004 reste dans les esprits, c'est qu'au delà d'une composition à la première partie touffue et brillante, la formation est spectaculaire. Il y a bien sur la section rythmique composée d'un Chris Dahlgren que l'on a déjà vu avec Braxton, mais aussi du percussionniste Satoshi Kateishi, figure de la musique électronique expérimentale japonaise... Mais on sait que Braxton a toujours eu un rôle de passeur, et deux des jeunes musiciens qui l'entourent sont à la fois des fidèles de ses productions et des musiciens influencés par le multianchistes. Taylor Ho Bynum et Mary Halvorson participent également aux Ghost Trance Series et cela se perçoit.
Il y a dans ce concert londonien capté par la BBC à la fois un résumé du travail de Braxton dans ce début de XXIème siècle, mais aussi les prémices jetés des productions des deux jeunes New-yorkais. La guitare d'Halvorson est saignante, relance parfois le dialogue entre le saxophoniste et le trompettiste, ouvre d'autres plages et d'autres pistes. A la réécoute de ce concert, on pressent déjà la retenue d'un album comme Crackleknob.
Quant à Bynum, il étincelle. La seconde partie de la composition 343, beaucoup plus nerveuse, comme exutoire est placée sous sa direction et rappelle furieusement les parti-pris de Asphalt Flowers Forking Past, l'éclatant album tant aimé par ici...
Si ce concert jette les bases d'une musique improvisée contemporaine de la fin de cette décennie -on pense à Joe Morris également-, il est indubitable que Braxton en est l'un des grands instigateurs. Il n'y a qu'à se laisser cristalliser par son magnifique solo d'alto à la 32ème minute de la première partie...
Et une photo qui n'a strictement rien à voir...
29 septembre 2009
Roland Kirk - Volunteered Slavery
Volunteered Slavery est un album important de la carrière de Kirk, même si ce n'est pas toujours celui que l'on cite en premier
On aurait pu parler de cet album à l’occasion de la sortie de l’album d’Olivier Temime, Breakfast in Babylon, puisque son groupe est une référence directe avec cet album de l’immense Roland Kirk. Je ne le fis pas à l’époque, et pourtant, ce disque mérite sa place dans les racines du bien par ce qu’il véhicule, par sa liberté et son approche visionnaire. Par le souffle fondamental de création qui inonde l’ensemble de l’album…
Se référer au Volunteered Slavery, c’est vouloir embrasser une musique totale, un spicilège ouvert en mutation de la musique noire-américaine dans son ensemble et même au-delà, tant Roland Kirk est allé chercher la musique et son inspiration dans l’air du temps. Pas de celui qui murmure aux oreilles des décideurs, mais plutôt celle qui rythme la rue et les âmes…
Roland Kirk est un musicien total, habité par sa musique, peut être la seule chose de laquelle il est
bon d’être esclave ; surtout si l’on en est l’esclave volontaire. Le multianchistre reste célèbre pour jouer de trois saxophones en même temps, et d’être l’un des rares utilisateurs du « Manzello » et du « Strich », deux saxophones rares avec lesquels, grâce à une capacité respiratoire hors-norme il pouvait se permettre toutes les excentricités harmoniques. On ne saurait d’ailleurs faire ici la liste de l’ensemble des instruments utilisés par Kirk, mais sa volonté de recherche et de création ne s’arrêtait pas à la
musique, se projetant dans l’utilisation –parfois délicieusement iconoclaste- des instruments…
Insolite, performeur, sauvage parfois
dans ses traits de saxophones tranchants comme des lames portés par un enthousiasme communicatif, Roland Kirk reste souvent l’enfant turbulent d’un jazz en mutation et en perpétuelle création. Le limiter à cela, ce serait oublier la fantastique capacité d’improvisateur et de
compositeur de ce musicien habité, et son ouverture d’esprit sur toutes les musiques en mouvement… Kirk était un musicien vénéré par Zappa, qui a joué avec lui, et c'est une autres dimension du personnage, plus politique, plus ancré dans un mouvement de contestation et d'éclatement des genres et des étiquettes.
Avec Volunteered Slavery, on est en plein dans ces axes musicaux.
Enregistré en live en 1969, avec parfois un son un peu crade, granuleux qui colle super bien à l'ambiance, au son, à l'attitude même de Kirk dans sa musique. Avec un groupe taillé pour le suivre dans les circonvolutions, les fausse-route, les envies, les musiques qui passent dans l'air comme dans la rue, Kirk passe d'une composition maison à "Hey Jude" des Beatles en un tournemain, Donne des couleurs à un composition parfaite de Bacharach, "Say a Little Prayer" qui assume ici un vrai fond de Soul rocailleuse, éclatante et tourmentée, loin de la douceur pétillante de l'originale, qui doit beaucoup à la foisonnante base rythmique, mais aussi et surtout au talentueux tromboniste Dick Griffin...
Volunteered Slavery est un disque indispensable par sa rage et par sa fougue, tout autant que par le talent de Kirk, qui se découvre ici cruement, presque violemment...
Et une photo qui n'a strictement rien à voir...
05 septembre 2009
Pyrrhus à la Vilette
C'est avec circonspection, pour ne pas dire méfiance, que j'ai enregistré la nuit dernière les "Victoires de la musique Jazz", mais du jazz à la télé, c'est comme un film de Lubitsch, ça ne passe qu'une fois tous les dix ans, ou sur des chaînes câblées improbables.
Il y avait aussi, j'avoue, une forme vaine d'envie cynique d'étudier l'inanité des commentaires ; la présence au micro d'Isabelle Giordano paraissait prometteur et ne me déçu pas. Mais avant d'attaquer cette part de lion, comme la crinière léonine de Robin McKelle qu'Isabelle remarqua avant toutes choses, quelque mot du contexte de la cérémonie et de ses prix.
Dans la hiérarchie télévisuelle, le jazz est en division d'honneur (posthume). Les "Victoire de la musique" (entendre variétés) bénéficie du prime time et d'un nombre de prix pléthorique. Les "Victoires classiques" sont diffusées en direct le dimanche après-midi pour prévenir les somnolences gériatres. Mais les victoires du "Jazz" (car tout ceci doit être bien cloisonné, n'est-ce pas, au cas où ça se mélangerait sans prévenir) n'offre que cinq prix, et n'est diffusé qu'après minuit et en différé.
Bonne nouvelle, les prix donnés par l'académie avaient un sens, même s'il est agaçant de voir que la somptueuse formation de Ducret a obtenu le prix après sa dissolution et n'aurait peut être jamais été distingué sans la volonté d'une poignée de passionnés d'en faire un disque. Mauvaise nouvelle, le prix du Public-qui-a-toujours-raison-et-qui-n'avait-aucune-chance-d'être-truqué-la-preuve-j'ai-voté-plusieurs-fois a de quoi faire tomber de l'armoire.
L'émission fut au délà de mes attentes. Enfin pas dans le sens positif de l'attente, je le crains.
Dés l'entame, Isabelle nous présenta Caravan Palace, qui est au Jazz ce que la famille Guetta est à la musique électronique, non sans avoir invoqué le pauvre Django qui a du en ouvrir une rotisserie à Samois sur Seine. Puis il y eu l'hommage aux disparus passablement grotesque, avec ce
fantasme de jazz de club enfumé entre La Huchette et Manhattan qui
n'existe peut être que chez les poseurs ou chez ceux qui n'en n'écoute
pas. Pour finir, ce fut platitudes sur platitudes, de l'interprétation "un tout petit peu improvisée" à ce "Petite Fleur" "que nous aimons tous".
Pour un peu, on attendait presque un solo de Jean-François Copé.
On ne compta plus non plus les hommages complaisants aux fifties comme horizon indépassable, comme doudou "tellement si mieux" pour une jeune génération jazz "respectueuse", présentée comme figée dans ses anthologies. Heureusement, le pauvre Médéric Collignon rebaptisé "trublion" -faut il ne jamais avoir été à un de ses concerts ou en possession de l'un de ses disques pour le réduire à cela- nous offrit comme à son habitude un des rares chouette moment de l'émission... Pour le reste, ce fut court : un bon morceau de l'ONJ, un morceau de Kerecki remarquable, un moment Free d'Emile Parisien...
Allez expliquer ensuite au grand public que la scène jazz est si vivace ! Non, le jazz n'est pas mort. Moins mort peut être que sa funeste représentation télévisée. Mais le jour où cela arrivera, soyons en sur, un groupe de mauvaise électro jouera "Petite Fleur" en costume d'école de Commerce.
Y'aura peut être même Jean-François Copé.
Et une photo qui n'a strictement rien à voir.
17 août 2009
Ornette Coleman - Free Jazz
C'est tellement un cliché, de par le fait de son seul titre, de retrouver Free Jazz dans les "racines du bien" que j'ai très longuement hésité à l'y placer.
D'autant que si je devais choisir, ce n'est pas forcément le disque d'ornette Coleman auquel je penserai en premier, ayant une préférence nette pour "Tomorrow is the question"... Mais à y réfléchir, ce disque s'impose de lui même tant il est important, incontournable et toujours d'une résolue modernité d'écoute, d'une constante radicalité dans sa forme...
Quand on écoute "Free Jazz" de Coleman, avec ses deux quartet qui se partage une stéréo égalitaire pour délivrer une musique virulente qui se décide à avancer de nouvelles formes musicales cohérentes, on est comme dans l'abbaye de Chimay face au brassin originel : elle reste toujours celle qui a posé des bases sans être à la merci du temps.
Le disque de Coleman est un monument, et entendre la finesse du jeu des musiciens dans un apparent chaos, cependant tout à fait réglé par la discipline libertaire de ses membres est un véritable bonheur. Il fallait une dose de courage, en 1960, malgré les prémices avancées par Coleman et son trompettiste Don Cherry, par Dolphy ou encore Mingus, pour un tel disque d'improvisation collective et un morceau de 37 minutes où seules quelques mesures écrites donnait quelques indications liminaires voit le jour. Finalement, réussir à faire de ce disque une œuvre au delà de la performance, où chacun des musiciens semble magnifier le collectif et donne plus de profondeur et de relief au propos.
La présence de deux basses, ainsi que les échanges entre la clarinette basse de Dolphy et l'alto de Coleman sont des sources infinies de voyage et de découverte au sein de cette musique, qui peut, au gré des différentes écoutes transporter l'auditeur vers des nuances différentes. L'une des grandes trouvailles de cet album, c'est le féroce quartet de Coleman à gauche (Avec Cherry à la trompette, la basse discursive de La Faro et la batterie de Higgins) et l'élégant quartet de Dolphy à droite (Hubbard à la trompette, Un Haden époustouflant à la basse et Blackwell à la batterie), une idée que Coltrane reprendra avec Meditations. Si la première écoute peut déstabiliser, il suffit de s'imprégner de la musique pour en percevoir la richesse...
Le seul regret de l'édition CD d'Atlantic est la moindre importance laissé au tableau "White Light" de Jackson Pollock qui est pourtant le meilleur ambassadeur de l'album... En effet, tout comme le tableau du MOMA, la musique parait abstraite et sans construction avant de rentrer dans la profondeur, dans les détails, dans la finesse de la chromie... Il y a dans les 10 premières secondes de l'album une brusquerie déstabilisatrice qu'aucun disque de rock se voulant rebelle n'égalera. Une sauvagerie qui s'ordonnance dans un nouveau langage...
Une ouverture des possibles.
Et une photo qui n'a strictement rien à voir...
12 août 2009
Acouphènes
Quinze jours à écouter France Inter vous donne des envies de Culture.
C’est le slogan que je conseillerai
aux dirigeants de France Culture si un jour de sécession, leur venait
l’envie de ramasser une frange du public désabusé des cousins de la
maison ronde.
Durant les vacances, sans accès à
Internet où à la télévision, il nous est arrivé souvent d’écouter
Inter. Mis à part quelques émissions réussie (Dernier Parking, la rétro Nougaro…) la grille d’été
famélique d’Inter donne le tournis et l’envie indéniable de tourner le
bouton vers Culture ou Musique... Car malheureusement, RTBF n’est pas
encore captable via l’hertzien ardéchois, nonobstant le nombre
d’estivants d’outre-quiévrain qui errent dans la rocaille ensoleillée
de la vallée du Rhône…
Il suffit d’écouter à la suite le
journal de France Culture de 18h et le journal d’Inter de 19h pour se
rendre compte du gouffre : analyse en profondeur, géopolitique, intérêt
pour l’information de fond et factuel au minima sur Culture ;
informations vénielles, jetables, pipolesques tant il y eut des moments
où j’avais l’impression de suivre minutes par minutes les barbecues
présidentiels, anxiogène et compassionnelle sur l’antenne d’Inter, qui
semble devenir l’annexe « colliers de barbes » du « Parisien Libéré ».
Et puis il y a l’ineffable Julien
Delli Fiori. Si l’on peut se réjouir qu’une émission cause de jazz
quotidiennement et soit doté d’un parti-pris, même si c’est celui de
défendre un jazz mainstream bouffi de certitudes et pétri d’ennui, l'attitude de
l’animateur est plus difficile à encaisser, ce que Mathieu de Spadee Sam résume parfaitement.
Que Delli Fiori n’aime
que le jazz facile et commercial, c’est son choix (même si l’on
pourrait espérer un peu plus d’universalité sur la chaine généraliste),
mais qu’il ne diffuse des artistes que pour s’en gausser, les descendre
et bien enfoncer le clou du bon goût –qui, il va sans dire est
forcément le sien- est intolérable... Et tonitruant, tant l’animateur
passe la plupart de son temps à intervenir à tous propos pendant les
morceaux, empêchant les auditeurs d’entendre ce pourquoi ils sont
devant le transistor : entendre de la musique et pas de la logorrhée !
La retransmission du festival de
Marciac se transforme ainsi chaque année en une tribune de la certitude
où les musiciens français sont sauvagement chuntés (impossible de
savoir, si on ne lit pas Sun Ship qui étaient les babyboomers d’Humair
qui ont eu le droit à 17 pauvres minutes !) et où Marsalis est le
dernier mohican du vrai jase… Le tout en se permettant régulièrement de moquer le talent des musiciens qu'il ne goute pas ! D'où l'intérêt de méditer cette phrase de Deleuze : "on devrait s'interdire de parler de ce que l'on aime pas"... La preuve, je n'évoque pas Grand corps malade !
France-Inter fut un temps la radio de
ceux qui « avaient quelque chose entre les oreilles ». Les acouphènes sont peut être entrain de devenir du temps disponible...
Et une photo qui n'a strictement rien à voir...
09 août 2009
Catastrophe féconde !
A l'occasion de mes lectures studieuses entre deux siestes, j'avais emporté le livre de l'historien Jejediah Sklower "Free Jazz, la catastrophe féconde" paru chez l'Harmattan dans la collection logique sociales. J'avais acheté ce livre à l'occasion de ma visite de l'expos "Le siècle du Jazz" au quai Branly.
Sous la forme parfois un peu trop formalisé de l'écrit universitaire, on y découvre les influences, l'histoire, les générations, les combats de la génération de musicien qui a révolutionné la musique, de 1960 à 1982 et plus durablement aujourd'hui. Sorte de "Génération" de la musique improvisée, c'est un bouquin remarquable, que je ne puis que vous conseiller !
Une petite citation issue du livre pour la peine, pas directement de l'auteur, mais du grand batteur Jacques Thollot dans Jazz Hot en 1970 : "Les musiciens free que je préfère sont ceux qui ont puisé dans toutes les musiques qui les intéressaient. C'est free dans le sens où l'on peut écouter Schoenberg et Stravinsky, le flamenco ou la musique africaine en s'enrichissant et en y découvrant un choix et des influences (...) le vrai musicien free est celui qui connait toutes les formes de la musique, qui est réceptif... Avant de devenir à son tour créateur."
Puisse définir l'ensemble des musiques proposées sur ce blog !
Et pour vous imprégner un peu plus, une idée du paysage que j'avais pour lire ce livre...
18 juillet 2009
Franck Médioni - Ascension, Tombeau de John Coltrane
Rendre hommage à John Coltrane sans en jouer une note mais en s'inspirant de cette "vibration première", de cette quête sans repos d'une musique de "l'infini intérieur" que Coltrane lançait aux étoiles est une gageure qu'il convenait de ne pas louper. Pari réussi.
Entouré d'un quartet sans saxophone, encadré par l'incandescence de la contrebasse de Tchamitchian et la fougue de Sylvain Kassap aux clarinettes, c'est dans cette aventure que Franck Médioni s'est lancé en écrivant un long poème en hommage à Coltrane, dit par le comédien Denis Lavant... Cette idée de poème est venu au journaliste de France Musique après le succès du chouette bouquin "John Coltrane, 80 musiciens témoignent". Un poème biographique qui cherche, comme Coltrane le fit toute sa carrière, l'intensité du son et de la matière.
Impressionnant Lavant, d'ailleurs, qui vit le beau texte de Médioni sur une lame de rasoir dressée entre le feu et le vide, musicien à part entière, dont le ton et la scansion rajoute à la furie free qui dirige le combo. L'axe majeur de l'album est celui qui se créé naturellement entre Kassap et un Tchamitchian absolument remarquable dans la variation de son jeu, mais chacun des protagonistes laisse s'épancher une force musicale dans cette roche musicale en fusion. Une fusion déclenchée par l'âme musicale de Coltrane, Prométhée parmi les prométhéens...
.Le disque s'ouvre sur un thème cabossé du génial Albert Ayler justement intitulé "For John Coltrane" que le trop rare Sylvain Kassap, amène à ébulition grâce à ces traits de clarinettes vibratiles, tout aussi telluriques que la section rythmique. Une section rythmique où l'excellent batteur Ramon Lopez qui accompagne Joachim Kuhn dans Kalimba rajoute à cette sorte de communion incantatoire à l'oeuvre et à l'âme de Coltrane qui reste comme un une référence dont l'absence ne sut jamais être comblé et dont la persistance musicale ne c'est jamais tari.
"Ascension, Tombeau de John Coltrane" est une oeuvre dense, sorti chez Rogue-Art, qui bouge l'auditeur dans une alchimie sonore qui laisse espérer, dans la crudité de sa force que l'ombre de Coltrane plane encore très longtemps sur les forces cosmiques de la musique...
Et une photo qui n'a strictement rien à voir...















